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le vieillard
Le temps passe. Curieusement je n’ai plus envie de quitter cette fosse poisseuse et étroite. Je me surprends aussi à apprécier la compagnie de mon voisin, lui qui m’a pourtant si sévèrement battu puis spontanément embrassé il y a quelques instants à peine. Mais je m’en fous. Ici, la pluie et la boue sont différentes, plus intimes. Je commence à comprendre mon voisin d’avoir choisi de vivre dans un tel endroit. Lui, il sifflote toujours, la tête appuyée contre une paroi, les yeux fermés. Cette attitude paisible est contagieuse. Le chuchotement de la pluie dans la fosse accentue notre isolation. Mes paupières s’alourdissent. On dirait que nous sommes ailleurs, seuls au monde.
Le sifflotement de mon voisin dégénère petit à petit en un bredouillement aqueux. Je contemple l’eau qui coule le long des parois et les gouttes qui s’y forment. Mes yeux se ferment d’eux-mêmes. La pluie caresse mon visage et ma peau crasseuse avant de se perdre dans la mare vaseuse où je me vautre. Celle-ci est étrangement chaude et confortable. Mon corps se fond en elle. J’y enfonce mes doigts, la goûtant de mon toucher. De longues racines émergent de mes doigts et vont se nourrir du sol qui m’entoure. Mon corps durcit, ma chair se transforme en pierre et je grandis, prenant des dimensions titanesques. Bientôt, je suis une montagne dominant les environs.
Je peux enfin regarder au-delà des monts, enfin apercevoir ce qui les entoure. Je vois maintenant la plaine de boue pour ce qu’elle est réellement, une plaie grisâtre et crasseuse au milieu d’un paradis de couleur et de chaleur. Là-bas, tout est si beau et si pur. Je veux y aller mais je suis montagne, immobile et froid Je continue à croître, à grandir, à grossir et perce les nuages. Aussitôt, je suis aveuglé par la lumière du soleil. Je détourne les yeux en pleurant de joie. Tout est blanc – blanc et tendre. D’ici, les nuages pourtant si gris vus du sol offrent un paysage somptueux et immaculés qui tapisse l’horizon. Je les laisse glisser autour de moi, leur vapeur quasi intangible caressant le roc aride que je suis devenu.
Je sens que le soleil veut me parler, me dire pourquoi il n’était pas venu me voir. Ses rayons tentent de pénétrer la pierre que je suis devenue et d’y réchauffer mon cœur, mais sans y arriver. Je suis trop froid, trop amère. Il ne peut m’atteindre et me faire comprendre. Il me donne alors un coup de pied au ventre.
Je me réveille brusquement, désorienté, et découvre une paire de jambes qui s’agitent violemment sur mon ventre. Je tente de les repousser, de me protéger de leurs mouvements désordonnés. Enfin, je réussis à saisir les chevilles de l’intrus et à écarter ces membres indésirables assez longtemps pour me relever. Une fois debout, je les laisse retomber dans la vase où elle continent de gigoter frénétiquement. Je constate que ces jambes intempestives appartiennent à un vieillard qui de toute évidence était tombé par erreur dans la fosse. Il se débat désespérément, la figure profondément enfouie, visiblement incapable de se retourner. Ses cris sont étouffés par la vase qui bouillonne autour de sa tête. Malgré tout ses efforts, ses maigres bras ne réussissent pas à prendre prise dans la boue. Ils se sont retournés, repliés douloureusement derrière lui lors de sa chute et s’agitent de plus en plus ridiculement. Il essaie désespérément de s’agripper aux parois avec ses coudes et le derrière de ses mains mais il ne réussit qu’à provoquer des affaissements de boue autour de lui. Ce spectacle mortifiant ne m’inspire que du dégout.
Mon voisin sautille d’un pied à l’autre à la tête de l’intrus, piaille et se frappe la tête avec ses avant-bras. Pour ma part, je suis partagé entre la peur et la haine envers cet intrus qui a brisé ma quiétude. Bientôt, le corps du vieux est agité de spasmes grotesques alors qu’il se noie enfin dans la boue fétide. En s’agitant, ses membres tordus éclaboussent les parois de façon cocasse. Une de ses mains parvient à happer le mollet de mon voisin qui hurle de peur. Paniqué, il martèle le vieillard de coups de pieds dans le dos. Le vieux s’agite encore quelques instants puis, enfin, cesse de bouger. Malgré cela, mon voisin continu à le frapper car la main du vieillard, figée dans la mort, le retient toujours.
La haine l’emporte alors sur la peur. À mon tour je lui assène des coups de pieds dans le flanc. Mon voisin réussit finalement à se dégager puis emboîte le pas, martelant lui aussi le cadavre de coups de pieds. Sous ce double assaut, le corps se retourne à demis, exposant le visage du mort. Il est entièrement couvert de vase. Même sa bouche en est remplie. La pluie qui coule sur ce masque de boue ressemble à des larmes.
Je le reconnais maintenant. C’était un vieillard presque aveugle qui déambulait souvent ici et là en racontant des bêtises à qui voulait bien l’entendre. Il ne cessait de se vanter qu’il avait aperçu le soleil alors qu’il était encore jeune. D’après lui, un jour, la pluie aurait brusquement cessé de tomber et les nuages se seraient écartés de chaque côté du ciel. Une lumière intense et chaleureuse aurait alors saigné des cieux, réchauffant le sol et les cœurs. Cette lumière aurait été si intense que regarder le ciel en était douloureux. Malgré cela, le vieux était tout de même parvenu à distinguer le soleil. À l’en croire, c’était une main immense et ouverte qui irradiait lumière et chaleur sur tous les alentours. Il disait que c’est le soleil qui l’avait rendu aveugle pour le punir d’avoir posé les yeux sur sa splendeur.
L’idée que le soleil ressemble à une main ne m’enchante guère. Je suis persuadé que ce vieil imbécile a tout inventé pour se rendre intéressant, comme tous les vieux débiles qui nous racontent n’importe quoi à propos du soleil. Le pire, c’est que les autres gobent ces sornettes. Quelle bande de crétins ! Comme je les hais ! Dégoûté, je lui crache au visage. J’observe ma salive couler le long de sa joue pour ensuite se recueillir sur dans sa bouche édentée remplie de boue. Mon comportement est vite imité par mon voisin qui se réjouit de couvrir le cadavre de crachats.
Ce corps nu et inutile m’attriste. Il souligne ma propre nudité, ma propre inutilité. La pluie semble plus froide que tout à l’heure. Debout, les bras croisés, je reste longtemps à contempler le mort. Une fois de plus mon voisin suit mon exemple, tout en me jetant des coups d’œil furtifs.
Des morts comme celui-là, ça ne me fait pas peur. Il me dégoûte, mais il ne me fait pas peur. J’ai seulement envie de le tuer encore et encore. Je le hais. Il a passé sa triste vie à gratter la boue, à emmerder les autres, à attendre le soleil. Ha ! Et en plus il dit qu’il l’aurait vu, lui, le soleil. Et où cela l’a-t-il mené ? Il est mort en vieux con, dans la vase, aveugle, le corps couvert de haine.
Je regarde mon voisin. Il sanglote doucement, accroupi, la tête dans les mains. Il pleure comme cette petite pluie qui coule incessamment mais sans grande force. Il est un ruisseau de tristesse innocente ; moi, un rocher stérile. Il me faut quitter ce lieu à tout prix. Je me lève et grimpe hors de la fosse sans un salut.
