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La fosse
Loin, au loin perce des nuages le rayon de soleil tant attendu. Assis sur mon monticule de boue, grelottant sous la pluie fine, j’observe les autres s’agiter devant cette promesse de douceur inespérée. Quelques-uns se jettent par terre en hurlant et se frappent la figure sur le sol. Certains demeurent immobiles, les yeux rivés sur l’apparition lointaine. D’autres se mettent à bousculer ceux devant eux, provoquant ainsi des batailles inconséquentes.
Je les déteste. Tous.
C’est la même chose à chaque fois. Dès qu’une trace de lumière traverse les nuages, ces crétins perdent la tête ! De loques misérables, ils deviennent braillards imbéciles. Leur existence est un poids dont je me libérerais volontiers.
Je n’y crois pas, moi, au soleil. C’est complètement stupide de penser que quelque chose pourrait changer ici. Il pleut, il pleuvait et il pleuvra encore et encore, toujours et à jamais. Il fait froid, le sol est gris, le ciel est gris, tout sera toujours gris et c’est tout. Comment peut-il y avoir autre chose ? Existe-t-il réellement un soleil doux et chaleureux derrière tous ces nuages ? Est-il possible que les autres aient raison ? Mais non, c’est impensable car ils sont laids et idiots, puants et méchants. À les écouter, on dirait que notre vie se résumerait à attendre que le soleil nous lance un distant sourire, lui demander de rester, le voir disparaître et se résigner une fois de plus à attendre qu’il revienne.
Le soleil n’existe pas. Il est évident que toutes ces histoires ne sont qu’une monotone suite de promesses dénudées de sens, qu’un amas de mensonges destiné à nous garder dans le désir de… dans l’espoir de… d’une chose qui… qui...
Non ! Je n’y crois plus, moi, au soleil ! Bien sûr, il y a bien l’occasionnelle lueur à l’horizon, parfois un maigre rayon au loin. Mais qui me dit que cette lumière ne serait pas plutôt dégagée par les nuages eux-mêmes ? Non. Le soleil n’est qu’une histoire et c’est tout.
Le rayon disparaît lentement, étouffé par la masse grise et opaque des nuages, nous laissant de nouveau seuls avec la lumière blafarde, fatiguée et accablante qui est notre lot perpétuel.
De leur côté, les autres se calment puis s’assoient lentement, l’air désorienté et désolé. Toutefois, quelques bagarres persistent, seuls émois à troubler cette atmosphère sourde et morte qui suit chacune de ces grandes excitations déçues. On peut encore entendre les « clap… clop… » glauques que produisent leurs corps nus qui se frappent dans la boue. « clap… clop… clop… clap… clop… clap… » Puis ces bruits se taisent d’eux-mêmes, laissant place aux gémissements pathétiques qu’ils couvraient.
Je glisse mon regard sur un paysage de silhouettes maigres voilées par un léger écran de brume et de pluie. Je ne vois que des êtres misérables, recroquevillés sur leur tas de boue, la tête entre les mains, prisonniers de leur malheur. Je vois leurs dos chétifs aux vertèbres saillantes. Je vois leurs fesses crasseuses, leurs corps grelottants à perte de vue. L’odeur écœurante de leur déception me monte au nez. Comme ils sont laids. J’ai honte d’eux.
Mais par dessus tout, j’ai honte de moi car je dois leur ressembler : leurs cheveux hirsutes et mouillés que le vent ne parvient pas à faire bouger, leur peau vaseuse que la pluie ne réussit pas à purifier, leur sexe indolent que rien ne semble troubler. Ils me dégoûtent. Ils sont de trop. Ils sont tout ce que je connais, tout ce que j’ai. Tout ce que je suis.
J’essaie de voir plus loin qu’eux, de percer le brouillard de mon regard, mais je ne réussis à percevoir que les vagues silhouettes des montagnes qui nous entourent. Tout le reste se dissipe dans le gris, dans la boue. Je vis entouré d’ombres.
Doucement, une épaisse torpeur s’empare de moi, engourdissant mes sens et offrant un répit temporaire à ma triste vie. J’allais me laisser glisser dans ses bras accueillants quand un abruti s’est soudainement mis à hurler un long sanglot déchirant me ramenant malgré moi à mes esprits. J’ai à peine eu le temps de le maudire silencieusement que les autres emboîtent aussitôt le pas. Des lamentations pitoyables fusent de toutes parts. Cette cacophonie ridicule et larmoyante me plonge dans une haine encore plus profonde. Dégoûté, je me tourne vers mon voisin, espérant qu’il réussisse à me distraire de ce spectacle méprisable.
Mon voisin est un être particulier, voir bizarre, ce qui peut être à la fois rafraîchissant et irritant. Il réussit à trouver du plaisir dans les moindres petites choses, comme un sourire, une chanson ou ses orteils. Il réside tout près de ma butte, dans une fosse qu’il s’est creusée dans la boue et d’où il ne sort que très rarement. Il est le seul à avoir fait une telle chose et les autres n’apprécient guère l’originalité. Il vit donc isolé, caché derrière les parois de sa fosse, accroupis dans la vase humide qui y tapisse le fond. Ce mode de vie devrait être terriblement incommodant, mais pas pour lui ! Il est le plus heureux de tous et peut passer des heures à chanter des comptines inintelligibles ou à jouer avec ses pieds en bredouillant.
Les autres préfèrent l’ignorer car il leur fait peur. Mais moi, je le trouve intéressant.
Je me rappelle un jour où il avait plu avec une telle abondance que les parois de sa fosse s’étaient effondrées sur lui. Il s’en retrouva enfoui jusqu’aux épaules, les bras paralysés par la boue et incapable de se débattre. Avait-il peur ? Était-il fâché ? Pas du tout ! Il chantait à tue-tête et riait à gorge déployée devant cette blague que l’univers lui avait jouée. On aurait cru qu’il se fatiguerait vite, qu’il cesserait cette démonstration de joie insensée d’une minute à l’autre. Mais non ! Il chanta et cria ainsi durant des heures et des heures, avec l’eau de la pluie qui s’accumulait lentement au fond de ce qui restait de sa fosse.
Les autres commençaient à être rudement incommodés par ce bruit qui gênait leurs ruminations coutumières. Ils s’attroupèrent autour lui et lui crièrent des injures afin de le faire taire. Ces efforts ne portant aucun fruit, certains lui lancèrent des mottes de boue à la figure. Bien sûr, cela ne fit que l’encourager. Finalement, exaspérés, les plus braves se risquèrent malgré leur répugnance à mettre le pied dans la fosse écroulée. Ensemble, ils ruèrent mon voisin de coups jusqu’à ce que le chant de mon voisin se transforme en cris de douleur. Lorsqu’ils quittèrent la fosse, mon voisin n’était plus en état de faire quelque bruit que ce soit, si ce n’est de cracher un filet de sang de sa bouche édentée.
Il demeura longtemps à me regarder, les lèvres saignantes et les yeux tellement boursouflés qu’il pouvait à peine les ouvrir. Tous les autres étaient partis. Le spectacle était terminé. Puisque le silence stoïque de mon voisin commençait à me rendre nerveux, je choisi de me retirer à mon tour. Comme je m’assoyais à ma place, un doux refrain gargouillé émergea de la fosse ravagée de mon voisin, interrompu de temps en temps par un crachat sanglant. Cette musique déposa un rare sourire sur ma bouche et me berça jusqu’au sommeil.
À vrai dire, je n’ai jamais compris comment il a finalement réussi à se sortir de sa prison de boue. Ce n’est qu’un mystère de plus. Mais me remémorer ces instants me donne soudainement une idée. Je m’accroupis et m’approche discrètement de la fosse de mon voisin. Peut-être y verrais-je quelque chose de distrayant, quelque chose qui pourrait alléger mon fardeau d’ennui ? Accroupis à quelques pas de la fosse, je l’observe nonchalamment en essayant de ne pas me faire remarquer. Il est assis dans la vase au fond de sa fosse, la tête appuyée sur une paroi, les yeux fermés et la figure vers le ciel, laissant les gouttes de pluie tomber sur lui avec un sourire béat. Malheureusement, tout le plaisir est pour lui et je me lasse rapidement de le regarder.
Je m’éloigne de la fosse et tente ensuite de porter mon attention ailleurs. Mais il n’y a rien d’intéressant. Rien ! Les mêmes nuages flous et gris, les mêmes gens maigres et indolents, la même pluie froide et perpétuelle, les mêmes odeurs molles, la même boue. Mon regard se perd dans les brumes et fixe un néant inaccessible, omniprésent.
J’en ai marre, marre, marre ! J’en ai assez d’ici. Il fait froid ici. On s’ennuie ici. Tout ce qu’il y a à faire ici c’est regarder les autres s’ennuyer. C’est un endroit ignoble. Si seulement le soleil était là, il nous réchaufferait. Le sol ne serait pas si mou, gluant et dégueulasse ! Nous serions heureux. Heureux ! Et cette pluie qui m’assaille continuellement. Je n’en peux plus ! J’ai froid, je suis nu et tout est mou ! Je vis dans le gris et l’ignorance ! Mon corps est sale et détrempé et l’a toujours été ! Je suis seul parmi une foule d’imbéciles !
Une douloureuse frustration coagule en moi. Mes membres s’agitent nerveusement, ne sachant où diriger leur émoi. Je ferme les yeux et un bruit sourd se déverse dans ma tête. Je tremble de toutes parts. Mes bras se crispent sur ma poitrine. J’ai mal, mais pas assez – pas assez pour sentir que j’existe. J’ai envie de crier, de hurler ma douleur de vivre. Fiévreusement, je ramasse une poignée de boue et la serre dans mon poing. Je veux frapper quelqu’un, lancer cette motte sur une de ces loques humaines et lui faire mal. Je veux les réveiller, me réveiller de ce cauchemar ! Le bruit dans ma tête se fait plus insistant, déchirant mes pensées. Je me mords la lèvre et tire la motte de toutes mes forces vers le ciel. La boue qui monte vers la pluie qui descend. Le bruit dans ma tête se dissipe et je réalise l’erreur de mon geste. Désorienté, je m’accroupis et tente de protéger ma tête de la motte qui retombe déjà. Heureusement, elle me manque et tombe tout près… dans la fosse de mon voisin !
Un bruit mouillé suivi d’un cri de surprise douloureuse accuse l’atterrissage de la motte. Quel imbécile je suis ! Dans ma rage, j’ai blessé la seule personne qui ne le méritait pas. Honteux, je me penche à quatre pattes au-dessus de sa fosse pour mieux voir ce qui est arrivé. Curieusement, une partie de moi ne regrette pas d’avoir lancé cette motte de boue. Ce qui m’attriste, c’est que ce ne soit pas un des autres qui ait écopé de ma colère.
J’ai un plan. Je vais essayer de lui expliquer ce qui m’a pris. Pas pour me faire pardonner mais plutôt pour pouvoir parler à quelqu’un de ça : cette impuissance, ce mépris, cette rage de ne pouvoir rien changer à ma vie minable, minable comme celle des autres, cette existence pénible qui me brûle l’intérieur. Ça. Je lui expliquerai et tant pis s’il n’y comprend rien, s’il s’en moque. Je lui dirai.
J’approche de sa fosse mais je ne l’aperçois toujours pas. Peut-être qu’il se dissimule dans le fond, collé contre la paroi qui m’est cachée ? Hésitant, je fais un pas et essayer de l’apercevoir. Je ne sais plus si je veux réellement faire face aux conséquences de mes actes.
Appuyé sur mes cuisses, je me penche avec précaution au-dessus de la fosse. Soudainement, un visage embourbé et écumeux surgit devant moi. Surpris, je hoquette un cri ridicule. L’apparition grimace et vomit un hurlement monstrueux à ma figure. Deux mains glacées me saisissent alors les bras et me projettent avec violence dans la fosse.
J’atterris tête première dans la mare visqueuse. Je tente de me relever mais un coup de pied dans le dos me replonge dans la vase. Une main me serre la nuque et m’immobilise. Je suffoque et avale de la boue. Elle goûte l’humidité et la peur.
Mon agresseur me soulève enfin la tête le temps d’un souffle pour l’enfoncer aussitôt dans la paroi une fois, deux fois, trois fois. La violence de l’assaut est telle que je suis incapable de résister. Je tente désespérément de soulever un bras afin de me protéger le visage, mais il est immédiatement saisit et utilisé comme pivot pour me projeter contre la paroi opposée. Mon corps, lâche et abandonné de toute force, croule par terre dans un amas de membres désarticulés.
Désorienté, je tente de me relever, mais sans succès. À demi enfoui dans la vase, appuyé dos à la paroi, j’attends que le monde filtre de nouveau à travers mes sens. Douleur et confusion laissent tranquillement place aux cris gutturaux de mon voisin. Les yeux entrouverts, je le découvre qui danse sur place en se martelant le crâne de ses bras tout en criant quelque chose que j’imagine être un chant de victoire.
Il s’arrête brusquement et s’agenouille à côté de moi. Ses yeux me regardent d’un air triste et déçu. Ils semblent me demander « Pourquoi ? » Je n’ai pas le temps de répondre car il me saisit la tête de ses deux mains et m’embrasse sur la bouche. Je me débats et le repousse sans qu’il offre de résistance à mes mouvements désordonnés. Le dos courbé, il va s’asseoir dans un coin sans dire un mot.
Je me lève avec difficulté en m’appuyant d’un bras contre la paroi, gardant l’autre en position de défense. Je remarque que les autres ne se sont même pas déplacés pour venir voir ce qui se passe. Je suis heureux de ne pas avoir à les endurer, mais je ne peux m’empêcher de les haïr qu’encore plus pour leur manque de curiosité. Mon voisin, lui, m’observe calmement, assis l’autre côté de la fosse. Nous restons ainsi face à face à nous regarder silencieusement dans la fosse humide, nos pieds se touchant presque.
Je ne sais pas quoi faire. Je me lève un peu pour regarder vers l’extérieur. Il n’y a que la plaine de boue qui s’étend et disparaît dans la brume. Je n’ai pas le cœur de voir cela. Je me retourne vers mon voisin qui ne m’avait pas lâché du regard. Il me sourit, les yeux grands ouverts et me montre ses dents éparses. Ma motte de boue lui couvre encore la moitié du visage, mais il ne semble pas s’en faire. Il n’essaye même pas de s’en débarrasser. Que fais-je ici ? Je m’assois finalement dans la vase, en face de lui, et soupire.
Nous restons longuement comme ça. La violence de tout à l’heure a maintenant fait place à une étrange placidité que je ne saurais expliquer. Tout à l’heure je voulais lui parler, lui faire comprendre mes pensées, mais à présent j’en serais incapable. Toutes ces choses qui me tourmentent, je comprends maintenant que je ne pourrai jamais les partager avec autrui par de simples mots.
Je le dévisage distraitement. Pas vraiment plus laid que les autres, malgré la boue qui le recouvre, son visage dégage quand même quelque chose de perturbant. Il donne l’impression qu’il n’est pas vraiment parmi nous ; comme si son esprit était ailleurs et n’avais pas à souffrir les indignités de son corps. Son regard est fuyant mais parfois il me regarde droit dans les yeux, ce qui me rend très inconfortable. Il a une façon de sourire très ambiguë, comme s’il se moquait de moi. Pas vraiment de moi mais plutôt de ce que je pense que je suis. Je me rappelle en le voyant que je ne sais pas à quoi ressemble mon visage.
Je ne connais rien d’autre que la boue Je ne sais pas ce qu’il y a derrière les montagnes. J’ignore ce qu’est le soleil. Les nuages ne cachent-ils que d’autres nuages ? J’aimerais savoir de telles choses ou sinon tout oublier pour que mon ignorance cesse enfin de me tourmenter. Mon voisin se pose-t-il des telles questions ? En est-il seulement capable ? Je me demande parfois si je suis le seul à savoir que nous vivons une absurdité. Soupirant de nouveau, je tourne la tête vers le ciel et ferme les yeux sous la pluie.
« Tu veux partir. »
Je sursaute. Ais-je bien entendu mon voisin parler ? Je ne l’avais pourtant jamais entendu former de véritables mots de toute sa vie. Je continue de regarder la brume en camouflant mon malaise par une ébauche de sourire peu convaincante.
Partir. J’y songeais à peine. Cependant l’idée me semble terriblement séduisante. Peut-être que derrière les montagnes la vie est meilleure ? Peut-être pas. Peut-être que là-bas aussi il n’y a aussi que de la boue et des nuages gris et c’est tout.
Oui, j’aimerais partir. J’aimerais surtout ne plus être ici. Mais j’ai peur. Pourtant je n’ai rien à perdre, n’est-ce pas ? Mon sourire se transforme en grimace amère. Les yeux fermés, j’entends mon voisin siffloter un air tiré de son répertoire habituel. Je l’accompagne en fredonnant et me laisse bercer par la quiétude du moment.
