Citons l’auteur :
Chef d’œuvre et traitement de choc
Cet ouvrage, probablement le meilleur de San-Antonio, nous offre une histoire d’amour hors-norme à travers un puissant mélange de roman policier, d’érotisme, de vulgarité et de sénescence gériatrique.
On trouve le meilleur des deux personnalités littéraires de l’auteur dans « La vieille qui marchait dans la mer. » Tout comme les excellents « Y a-t-il un français dans la salle ? », « Les clefs du pouvoir sont dans la boîte à gant » et « Faut-il tuer les petits garçons qui ont les mains sur les hanches ? » San-Antonio réussit à agencer le franc-parlé et la grivoiseries des histoires loufoques de son l’inspecteur éponyme avec le sérieux et les tragédies humaines des romans policiers plus conventionnels de Frédéric Dard (le véritable nom de cet écrivain prolifique.) De l’agencement de ces deux tendances se produit une alchimie unique d’où ressort une œuvre d’une puissance hors du commun. Ce mélanger pervers de tragédie et de grossièreté en fait une œuvre troublante, voir choquante.
C’est pourquoi c’est un livre que je recommande fréquemment à des amis qui auraient perdu (ou jamais gagné) le goût de lire, ayant appris à l’école que la littérature est nécessairement ennuyeuse et prétentieuse. Dès la première page, le langage de Lady M choque leurs convictions et des gens qui n’avaient pas lu de romans depuis 10 ans dévorent subitement ce livre en une soirée - et en redemandent !
Harold et Maude au pays de l’arnaque
Lady M est une vieille arnaqueuse au passé flamboyant et vicieux. Avec son complice et ancien amant, Pompilius Senaresco, ils éblouissent les gens par leur prestance et leur élégance afin de les attirer dans leurs pièges à chantages. Ces exploits leur permettent de vivre en haut style et de voyager à travers le monde.
Malheureusement, avec ses quatre-vingt-dix-huit ans sous la ceinture, la chatte de Lady M ne mouille plus. Comme elle nous rappelle lors de ses nombreux monologues internes avec le Seigneur, son confident :
Sa vie prend un tournant radical le jour ou, préparant le chantage d’un riche industriel en Guadeloupe, elle fait la rencontre de Lambert Crissier, un garçon de plage avec qui elle prend des marches thérapeutiques dans la mer (d’où le titre.) Au fil des jours, il s’installe entre eux un curieux rituel. Lorsqu’ils atteignent le large, Lady M va « déposer » discrètement un billet de 500 francs soigneusement plié sous la « bourse » du jeune homme, effleurant ainsi ce jeune sexe que son corps décrépit ne peut plus accueillir. Quoi que ces interludes lui soit extrêmement agréable, elle ne tombe réellement en amour avec le jeune homme que lorsque Lambert, par un habile subterfuge, réussit à subtiliser de la main de Lady M une bague sertie d’une imposante émeraude. C’est suite à cet incident qu’elle décida d’adopter Lambert comme dauphin et lui enseigner tout ce qu’elle sait sur l’arnaque, au grand dam de Pompilius qui y voit alors l’annonce de la fin de sa relation avec sa vieille compagne. Lambert, quant à lui, tombe sous le charme de l’étonnante personnalité de Lay M et développe pour elle une passion chaste, sincère et inextricable.
S’amorce alors une invraisemblable histoire d’amour intergénérationnelle dans la lignée de Harold et Maude, mais épicée du franc parler légendaire de San-Antonio et son attention particulière à toute chose ayant trait au cul et aux faiblesses humaines. Mais leur idylle est menacée de plusieurs fronts. D’un côté les différentes victimes de leurs arnaques embauchent tour à tour des agents, tous plus inquiétants que les autres, afin de récupérer leurs trésors et faire payer ces escrocs qui ont eu l’audace les voler. D’un autre côté, la jalousie de Pompilius et le dédain de plus en plus ouvert de Lady M à son égard menacent de faire éclater leur petite « famille ». Par-dessus tout, le poids de l’âge pèse lourd sur ces vieillards et San-Antonio, grand exégète de la déchéance humaine, ne lésine pas sur les détails lorsqu’il nous décrit le déclin physique et mental de Lady M. Ce sera alors que le déclin des facultés de Lady M sera à son pire que se révèlera les secrets les plus enfouis de ce personnage fascinant et mystérieux.
M pour Moreau
« La vieille qui marchait dans la mer » a aussi été adaptée en film en 1991 avec Jeanne Moreau dans le rôle de Lady M. Celle-ci a d’ailleurs reçu en 1992 le César de la meilleure actrice pour ce rôle exceptionnel. Quoi qu’on y ait évité de présenter les aspects les plus saugrenus de la sexualité et du langage des personnages ainsi que des moments les plus dégoûtants de la dégénérescence de Lady M, cette adaptation demeure néanmoins assez respectueuse de sa source et mérite d’être vue autant par les fans de l’auteur que par les cinéphiles en quête d’œuvres originales [1]
