Le barbare qui voulait être messie à la place du messie – Cerebus vol. 3-4 : Church & State I & II


Chroniques BD / mercredi, septembre 9th, 2020

Au moment du décès de Thierry, l’ultime article de sa série sur Cerebus était pratiquement complété. Même s’il y manque la touche finale de son auteur, nous espérons que vous apprécierez le lire une dernière fois. (Comme les précédents articles de cette série, il est paru sur Bruce Lit. Toutefois, l’éditeur a dû condenser quelques passages. Voici donc le texte d’origine de Thierry, complété par Mathieu Pigeon et Éric Darras.)

CHURCH & STATE, le magnum opus de la « période drôle » de CEREBUS, continue d’explorer avec brio les thèmes du pouvoir et de la religion introduits dans les volumes précédents. C’est ici que Dave Sim commence enfin à pleinement déployer ses talents artistiques au service d’une histoire foisonnante, humoristique et mystique, appuyé pour la première fois par les sublimes décors de Gerhard. Une trame narrative parfois opaque et une conclusion en queue de poisson empêcheront toutefois cette lecture drôle et fascinante d’atteindre la perfection.

Néanmoins, voilà l’âge d’or de Cerebus, le mélange parfait d’humour, d’aventure et de stimulation intellectuelle que les fans ne cesseront d’espérer voir revenir pour le reste de la série.

VO : Aardvark-Vanaheim

VF : Vertige Graphics (volume 1 seulement)

Les couvertures des deux volumes de Church & State
Couvertures de CHURCH & STATE I et II – De premier ministre à pape et messie, ou comment provoquer la fin du monde par accident. © Dave Sim

Ceci est le quatrième d’une série d’articles sur la série CEREBUS :

  1. Rétrospective douce-amère d’un chef-d’œuvre déchu : Cerebus
  2. Un barbare pas comme les autres : Cerebus vol. 1 —Cerebus the Aardvark
  3. Un barbare chez les aristos : Cerebus vol 2 —High Society

CHURCH & STATE est composé de sept grands livres, regroupés en deux volumes publiés en 1987 et 1988. Ceux-ci recueillent les numéros 52 à 111 de la série CEREBUS. Un travail monumental échelonné sur cinq ans, pour un total époustouflant de 1 200 pages !

On y raconte comment Cerebus retrouve son poste de premier ministre de la cité-état d’Iest, mais cette fois sous le contrôle du président Weisshaupt. L’ancien guerrier barbare devient par la suite pape de l’Église de Tarim (Dieu), rôle qui lui permet enfin d’assouvir pleinement son impitoyable soif d’or et de conquête. Tout cela aux dépens de ses fidèles… et jusqu’à l’écroulement total de l’économie de la cité et des états environnants.

En parallèle, d’autres personnages entrent en compétition pour accomplir une ancienne et mystérieuse prophétie : la Grande Ascension, qui permettra à l’élu d’apprendre le secret de l’existence et de devenir le nouvel émissaire de Tarim sur terre, voire son successeur. Malgré de nombreux détours, Cerebus finira par accomplir cette ascension et voyager jusqu’à la lune. Une entité appelée « le Juge » lui racontera l’histoire de l’Univers, de sa création à sa destruction. Il révélera aussi à Cerebus son destin ultime.

De retour sur Terre, notre héros découvre qu’en son absence, un empire voisin a envahi la région et saisi son or. La ville est sous occupation. Le règne papal de Cerebus se conclut dans la catastrophe.


Avertissement : la taille de cet article est proportionnelle à celle de l’œuvre. Attachez vos ceintures, on y va ! 🙂


Dave Sim, chamane de la case

CHURCH & STATE, au cours des cinq années de sa publication, a marqué le monde des comics indépendants par son humour, son ambition hors-norme et la qualité croissante de son dessin. Cependant, la lecture de ces volumes peut paraître étrange et difficile à suivre au commun des lecteurs. Le fond de l’histoire et les forces qui s’y agitent restent plus souvent cachés, inexpliqués ou même en contradiction entre elles. Cela peut sembler une maladresse de l’auteur – et peut-être l’est-ce –, mais c’est en fait un choix assumé. Pour comprendre CHURCH & STATE (et le reste de la série), il faut comprendre comment Dave Sim voit le monde.

Aujourd’hui, Dave Sim est surtout connu pour les propos misogynes, homophobes, dévots et réactionnaires qu’il a tenus en fin de carrière. Le premier article de cette rétrospective donne plus de détail sur ces sujets.

Heureusement, à l’époque de la réalisation de CHURCH & STATE, son travail était essentiellement dépourvu de ce type de propos nauséabonds. En fait, on y trouve même certains des personnages féminins les plus complexes, humains et intelligents du monde des comics.

De plus, l’approche de Sim envers la religion était encore critique et humaniste. Si les agissements de son héros en tant que pape sont généralement horribles, l’histoire elle-même semble les dénoncer. C’est ce qui explique le choc que ses lecteurs reçurent lorsque, plus tard, Sim révéla ses (nouvelles ?) convictions.

S’il est moins connu ou discuté, un autre aspect de Dave Sim commença à se manifester dans CHURCH & STATE : sa pensée magique (une forme de pensée qui s’attribue la puissance de provoquer l’accomplissement d’évènements ou la résolution de problèmes sans intervention matérielle). À mon avis, c’est là que se situe la clef pour comprendre cet auteur génial et controversé et son éventuelle radicalisation idéologique.

En fait, on pourrait même considérer Sim comme un des véritables sorciers de la BD, un chamane de la case, un mage des comics. Comme ses contemporains Alan Moore, Grant Morrison, possiblement Neil Gaiman et, certainement, Alejandro Jodorowsky, Sim a utilisé le médium de la BD pour exprimer sa vision de la place de la magie dans le monde.

Couverture onirique à perspective déformée pour Following Cerebus numéro 11
Le Rêve de Cerebus (Couverture de FOLLOWING CEREBUS nº 11) © Dave Sim & Gerhard

Alan Moore est reconnu pour pratiquer ouvertement la magie et vénérer un dieu-serpent antique appelé Glycon. À travers FROM HELL, Moore explore la notion de « psychogéographie », en ancrant la géométrie urbaine de Londres dans un pentagramme franc-maçon. Sa série PROMETHEA, de son côté, traite du pouvoir magique de l’art.

Quand tu te réfères à ses premières définitions, la magie est souvent désignée comme l’Art. Je pense que c’est absolument littéral, que la magie, c’est l’art et que l’art, que ce soit l’écriture, la musique, la sculpture ou n’importe quelle autre de ses formes, est littéralement magique. Tout comme la magie, l’art est la science de manipuler des symboles, des mots ou des images afin d’engendrer des modifications dans la conscience. 

– Alan Moore, The Mindscape of Alan Moore (2003)


Très détaillé, cet article en anglais sur The Atlantic (2009) décrit plus à fond la sorcellerie d’Alan Moore.

Grant Morrison, le grand maître chauve des histoires alambiquées, est aussi un magicien autoproclamé. Ses BD traitent souvent de sujets ésotériques et touchent à sa conception particulière de la relation entre la fiction et la réalité.

Voici quelques liens vers des articles, la plupart en anglais, qui décrivent plus à fond la magie d’Alan Moore et Grant Morrison :

  • Rolling Stones a publié en 2011 une entrevue où Morrison parle de sa pratique de sorcier.
  • Cet article discute de l’animosité entre Alan Moore et Grant Morrison et des conflits entre ces deux sorciers.
  • Voici un extrait d’un article publié sur Media Commons qui décrit la magie de Grant Morrisson sous l’angle du poststructuralisme.

Mais qu’en est-il de Dave Sim ? Voici comment il décrit en entrevue (1992) sa vision de la magie et de la réalité :

Je pense qu’une fois que vous avez pris conscience de la magie, de l’occulte (dans son sens le plus littéral, « le caché »), vous vous rendez compte qu’il y a une structure. Tout tombe dans des schémas et plus vous êtes conscient et plus vous cherchez des dimensions et des significations cachées – le synchronisme par opposition à la coïncidence –, plus les surprises surgissent à des moments inattendus et de manière insoupçonnée (…)

J’essaie de dépeindre la magie telle que je l’ai trouvée dans la vie de tous les jours et j’essaie de la rendre fidèle au type de structure / absence de structure dans laquelle je la vois fonctionner. Parce que la magie ne peut pas être limitée à des règles de cause à effet spécifiques (ce qui, quand vous y pensez, en fait ce qu’elle est), elle a tendance à prendre l’apparence d’un joker. Apparaît-elle au moment critique où tout est sur le point de changer de toute façon, ou est-ce que tout change parce qu’elle apparaît ? J’ai trouvé ça assez drôle quand Neil Gaiman a commencé à fabriquer des contes populaires. Parlez de flirter avec des forces cachées! Ou le dernier chapitre de From Hell avec le pentagramme géant d’Alan.

– Dave Sim


Dans CHURCH & STATE, Sim livre une histoire complexe et occulte, où les véritables moteurs derrière les évènements sont plus souvent cachés et incompréhensibles, où les informations révélées sont incomplètes et contradictoires, où les moindres faits et gestes de ses personnages ont des impacts symboliques indirects, mais concrets, sur le monde (les fameux « magiciens » et « prêtresses », etc.) On trouve aussi au long de l’histoire et à travers la série en entier des passages répétitifs qui ressemblent à des incantations (« Something fell »). Cette complexité reflète donc sa vision de la vie, d’un univers magique qui communique avec lui à travers les choses et les gens qui l’entourent.

Dans les volumes suivants, la pensée magique de Sim continuera à influencer son travail, pour le meilleur et pour le pire.

Dans MOTHERS & DAUGHTERS, l’auteur proposera une cosmogonie matriarcale de l’univers, en opposition à celle révélée dans CHURCH & STATE, qui était patriarcale. On verra aussi comment ces cosmogonies reflètent les position idéologiques et mystiques de l’auteur. Cerebus y rencontrera d’ailleurs son créateur, Dave Sim lui-même, afin de recevoir une révélation sur la nature de son existence.

Cette mise en abîme postmoderne, où un auteur s’insère dans sa fiction, est une pratique dont Grant Morrison a fait plusieurs fois usage, par exemple dans ANIMAL MAN. Elle s’insère dans la conception mystique de la BD de cet auteur écossais tant détesté par le big boss Bruce [éditeur du blogue Bruce lit] lui-même. 😉

Dans RICK’S STORY, Sim réussira à transcrire sa pensée magique sur papier à travers la sensibilité messianique et mystique grandissante du mari de Jaka, Rick. Ce personnage, mentionné dans CHURCH & STATE, apparaît dans l’histoire qui la suit et lui sert de contrepoint, JAKA’S STORY.


Voici donc mon analyse des sept livres de CHURCH & STATE dans laquelle je résumerai les grands moments de cette histoire atypique, tout en apportant des informations sur ses auteurs (Dave Sim et Gerhard) et le contexte de sa publication.

Suite à la conclusion de l’histoire, nous verrons comment seront posées les premières pierres dans le mur qui finira par isoler Sim de son lectorat et du reste du monde.


CHURCH & STATE VOL. I
Livre premier : Après State

Cerebus rencontre Lord Silverspoon (Prince Vaillant), le fils efféminé de Lord Julius (Groucho Marx), grand maître de la cité-État de Palnu. Le jeune dandy offre au aardvark (oryctérope) de jouer à « Prêtresse », une variante du jeu « Diamondback ». (Ce n’est pas explicite à ce moment-là, mais les cartes de roi, reine, magicien, prêtresse, or et épée vont jouer un rôle ésotérique important dans l’histoire.)

À la suite d’un tuyau offert par Silverspoon, notre héros trouve refuge auprès de Michelle Detin, une jeune comtesse vivant seule après le décès de son mari. Celle-ci accepte d’héberger Cerebus afin de lui permettre d’écrire ses mémoires d’ex-premier ministre. Leur idylle platonique est interrompue par l’arrivée de Wolveroach (une parodie de Wolverine/Serval) qui est blessé et en fuite.

Wolveroach, parodie de Wolverine
A Roach and a Gentleman © Dave Sim

Dans le passé, la comtesse avait recueilli et soigné plusieurs fois celui qu’elle appelle affectueusement « Oncle Artemis », alors qu’il incarnait The Roach, Captain Cockroach, et Moon Roach. Chaque fois, il disparaissait de nouveau, entraîné dans les manigances d’Astoria, celle qui avait mené Cerebus à la présidence dans le volume précédent, ou de Weisshaupt, un haut stratège politique aux allures de George Washington machiavélique.

On découvrira d’ailleurs que cette nouvelle identité de Wolveroach a été façonnée par Weisshaupt. Cette incarnation super-héroïque devait inspirer les masses à appuyer la création des « United Feldwar States » (États Feldwar Unis), c’est-à-dire l’unification des états ruinés par les guerres entreprises par Cerebus durant HIGH SOCIETY. Wolveroach devait aussi servir d’assassin pour éliminer les adversaires de Weisshaupt.

Celui-ci offre à Cerebus de reprendre son rôle de premier ministre d’Iest, car il est encore considéré comme un champion du peuple par les masses ignorantes. Le but de l’offre ? Servir les intérêts de Weisshaupt et ses alliés afin qu’ils puissent s’enrichir sans restrictions. Dégouté par son expérience gouvernementale et méfiant de l’influence de Weisshaupt, notre héros refuse catégoriquement.

Cerebus découvre par la suite que Wolveroach cache un autre secret : il est maintenant possédé par l’esprit du défunt Charles X. Claremont, un puissant magicien que l’on avait vu mourir dans le premier volume de la série. Devenu omniscient dans la mort, Claremont utilise ses pouvoirs télépathiques pour manipuler Cerebus afin qu’il quitte Michelle. Le magicien laisse entendre que de grands évènements sont à venir et que la comtesse aura un rôle à jouer dans ses plans.


Ce premier livre intimiste est caractérisé par une presque totale absence de décors, les cases étant majoritairement dominées par le blanc intégral de la résidence de la comtesse. L’influence de Will Eisner se fait sentir de plus en plus, notamment avec les scènes mélancoliques sous la pluie.

L’auteur commence aussi à explorer différents styles de bordures et décorations. Par exemple, les bordures fleuries du premier numéro avec la comtesse donnent un ton sophistiqué, féminin et bucolique aux scènes avec celle-ci.

Même si on ne la verra pas souvent, la comtesse Michelle est une des femmes « fortes » et un des rares personnages « neutres » de la série. Dotée de grâce, de patience et d’un intellect pointu, elle est la seule femme à avoir fréquenté l’université de Weisshaupt.

Bien qu’elle soit pleinement consciente de leurs nombreux défauts, et qu’elle ne tolère aucun abus de leur part, elle fait preuve d’empathie et de compassion envers Weisshaupt, Artemis, et Cerebus. Par son élégance, son intelligence, son empathie et son intégrité, elle représente un exemple positif de féminité dans la série (en contradiction avec les opinions antiféministes que l’auteur proférera plus tard).

Basé sur le super-héros le plus populaire de Marvel à l’époque, le personnage de Wolveroach avait permis à la série CEREBUS d’élargir son auditoire. Par contre, elle plongea Dave Sim dans une embrouille avec Marvel qui se conclut finalement à l’amiable, mais pas avant d’avoir fait couler beaucoup d’encre. En guise de revanche amicale contre Wolveroach et Charles X Claremont, Chris Claremont donna la pareille à Dave Sim en introduisant le personnage de S’ym dans ses séries NEW MUTANTS et X-MEN. S’ym est un démon violet hyper musclé avec un fort air de famille avec Cerebus. Il eut notamment un rôle clef dans le méga-crossover mutant « Inferno ».

Le site Cabinet of Curiosities a publié un excellent article, très détaillé et en français, sur la saga Marvel/Dave Sim, incluant un projet avorté de cross-over Cerebus/X-Men !


Livre second : Back to Iest

De retour à Iest, Cerebus est surpris de se réveiller avec une gueule de bois d’enfer aux côtés de Red Sonia, une pulpeuse guerrière barbare vêtue d’un bikini en cotte de mailles. Celle-ci avait été pour lui une grande source d’irritation, puis de trahison, dans le premier volume.

Comble de l’horreur, Cerebus apprend qu’ils sont maintenant mariés ! Ce triste état des choses est le fruit des manipulations de Weisshaupt, aidé par l’alcool et la drogue. En tant que président des United Feldwar States, il était le seul à pouvoir accorder un divorce à Cerebus, cette pratique étant devenue illégale, sous peine de pendaison. Une condition : notre barbare devra accepter de redevenir premier ministre, sous le contrôle direct de Weisshaupt, pour au moins quelques années, et dénoncer les positions progressistes qu’il avait tenues lors de sa campagne électorale.

S’ensuit alors une série de tranches de vie, décrivant les évènements cocasses qui ponctuent le quotidien de Cerebus et ses proches durant son second séjour ministériel. Loin du tyran guerrier qu’il était devenu une fois élu dans HIGH SOCIETY, Cerebus, cette fois-ci, se contente d’être la marionnette de Weisshaupt, assistant aux réunions ennuyantes et aux cérémonies insipides requises par son rôle. En échange, il est richement nourri et logé, et peut boire et intimider le personnel de l’hôtel Regency à volonté. Partager le lit conjugal de la bien en chair Red Sonia a aussi ses avantages…

Seul point négatif majeur : Cerebus doit aussi partager son logis avec sa belle-mère, la terrifiante Mme Henrot-Gutch (dont l’apparence et le tempérament rappellent ceux de Hulk !) Face aux frustrations de sa nouvelle vie, l’aardvark trouve refuge dans les parties de croquet qu’il joue avec son amie, l’Elfe qui hante le Regency.

Le premier ministre, sa femme et sa belle-maman.
Un souper de famille comme les autres…© Dave Sim

Entretemps, Cerebus est soudainement convoqué au pied du pape de l’Église tarimite de l’Est. Le tarinisme, religion principale des United Feldwar States, est en effet scindé en deux Églises. Malgré ce schisme, les deux clergés restent unis dans leur culte du dieu patriarcal Tarim, face à l’autre grande religion monothéiste, le cirinisme, qui vénère la déesse Terim.

Devant l’aardvark, le pontife de l’Est déclare son allégeance à l’idéologie ciriniste : « Seules les femmes ayant donné naissance ont le droit de voter et d’accumuler des possessions. » Il est alors assassiné sous les yeux de Cerebus. Avant de mourir, le pape laisse entendre que Weisshaupt se considère le « magicien » et qu’il accumule différents « rois », « reines », « prêtresses » et « prêtres », ainsi que « l’épée » et « l’or ». Il demande à Cerebus d’arrêter Weisshaupt, mais sans expliquer ce dont il s’agit.

Quelque chose est tombé. « Something fell. »

Le pape de l'Ouest, quelques secondes avant sa mort.
Quelque chose est tombé. Serait-ce le prêtre du jeu? © Dave Sim

En parallèle, Weisshaupt est en conflit avec Powers, un représentant du « Lion de Serrera », le pape de l’Église tarimite de l’Ouest. Celui-ci lui demande de nommer un nouveau pape pour remplacer celui qui vient de mourir. Powers conteste aussi le fait que Weisshaupt ait rétabli Cerebus au poste de premier ministre.

Une conversation entre Weisshaupt et l’ancienne assistante d’Astoria offre plus de détails sur Cirin, la fondatrice du cirinisme, l’idéologie totalitaire radicale du « nouveau matriarcat ». Il est aussi question d’Astoria qui s’avère être l’ex-protégée de Cirin et la fondatrice d’une l’idéologie individualiste radicale, le kevilisme.

Weisshaupt révèle enfin à Cerebus par quel moyen il a convaincu les autres dirigeants de se joindre à son projet de United Feldwar States : des canons, une technologie jusqu’alors inconnue.

Dans un interlude expérimental fait de cases photocopiées, Cerebus sombre dans la dépression et l’alcool. Il s’apitoie sur l’état de son mariage, l’inutilité de son rôle et son humiliation aux mains de Weisshaupt. C’est alors qu’on lui annonce qu’il a été choisi (par Powers) comme… nouveau pape de l’Église de l’Est ! :O


Ce livre fut le dernier créé uniquement par Dave Sim. Il représente donc l’apogée de son approche minimaliste (et très efficace) pour les décors.

La rivalité entre les deux papautés rappelle celle entre les Églises chrétiennes romaine et orthodoxe. On pourrait aussi l’interpréter comme un autre signe de la dysfonction hyper-compétitive au sein du patriarcat au pouvoir.

L’utilisation de gags et de courtes vignettes pour la presque entièreté de ce livre en fait un des plus rigolo et entraînant de la série. Ce regroupement d’anecdotes donne l’effet d’évènements de plus en plus hors du contrôle de Cerebus. Cette approche a aussi l’avantage de jeter un regard rapide et humoristique à travers nos personnages secondaires favoris.

On peut déjà constater combien Cerebus continue d’être à la fois au centre des grands évènements de son époque, tout en restant presque entièrement inconscient des forces qui s’agitent autour de lui. Que peuvent bien signifier toutes ces mentions ésotériques à propos de rois, reines, prêtresses et autres cartes de Diamondback ?


Livre 3 : Church & State

Dès qu’il reçoit ses habits de pape, Cerebus quitte la haute-ville d’Iest et descend à mi-chemin de la montagne sur laquelle elle a été érigée. Il y prend en charge un petit hôtel anonyme, loin de l’influence de Powers et de Weisshaupt. Fait à noter : la surface de la montagne est entièrement tapissée de visages démoniaques taillés dans le roc noir !

Il annonce à la population que Tarim, le dieu suprême dont il est le porte-parole, a décidé de provoquer la fin du monde, car il en a marre de tous leurs péchés. Cette fin du monde sera des plus pénibles et douloureuses : poils de nez en feu, etc. Tous seront condamnés aux pires tortures infernales après leur mort pour avoir embêté Tarim avec leurs problèmes durant toutes ces années. Cependant, Cerebus pourrait peut-être convaincre Tarim d’épargner certains d’entre eux ou de rendre la fin du monde un peu moins pénible, si tout le monde lui apporte leur or. TOUT leur or, sans exception. Vous avez un bébé ou un aîné ? Débarrassez-vous-en, car ils représentent des dépenses inutiles !

Cerebus bénit un bébé… pis le lance au bout de ses bras.
La sagesse de Cerebus : Il est possible d’avoir ce que l’on désire et rester malheureux…© Dave Sim

Powers envoie l’archevêque Posey menacer Cerebus. Celui-ci répond en envoyant une lettre d’insultes signée par… Posey. Ce dernier doit dorénavant rester auprès de Sa Sainteté afin de le conseiller sur les fins points de la doctrine Tarimite. Cerebus s’entoure aussi de Bear et Bouba, des anciens compagnons d’armes du temps où il était mercenaire. Bear assure sa sécurité tandis que Bouba écrit tout ce que Cerebus dit, au cas où Cerebus dirait quelque chose de parfait. Bran Mac Morn, le chef picte rencontré dans le premier volume réapparaît et offre ses services de stratège.

Les incidents magiques s’accumulent plus autour de Cerebus (éternuements de feu, boules de lumières mystérieuses, phénomènes inexplicables, etc.) Notamment, Bran Mac Morn lui présente des notes écrites par différentes personnes à différents endroits dans la ville, incluant celles de Bouba. Elles utilisent toutes l’écriture de Cerebus !

Weisshaupt tente d’intimider Cerebus avec ses canons. Celui-ci déclare alors que quiconque suit les ordres de Weisshaupt subira une mort horrible et une éternité de tourments. Weisshaupt s’effondre d’une crise cardiaque, son autorité à jamais anéantie.

Mystérieusement, Cerebus reçoit des instructions télépathiques qui le mènent à son ancien appartement de l’hôtel Regency. C’est là que l’Elfe du Regency lui annonce que, parce qu’il est le pape, que le pape est infaillible, qu’il a déclaré que la fin du monde arrivera dans quelques jours si tout le monde ne donne pas tout leur or à Tarim et qu’il y a certainement des pièces enfouies sous des éboulements, cette fin du monde devra inévitablement se produire. Même si c’est une « blague » ! Troublé par cette révélation, Cerebus détecte néanmoins que c’est une fausse Elfe et qu’on cherche à le manipuler.

Plus tard, on comprendra que les responsables de cette supercherie étaient deux magiciens que Cerebus avait rencontrés dans le passé, dont Herot, le père de Red Sonia. Tout comme Weisshaupt, ils cherchaient eux aussi à accomplir la mystérieuse prophétie et devenir le nouveau Tarim sur terre.

En arrière-scène, Powers est avisé que Lord Julius sera le nouveau président des United Feldwar States, en remplacement de Weisshaupt. De son côté, Bran Mac Morn révèle à Cerebus que certains de ses sacs d’or contiennent des pièces miraculeuses façonnées par Tarim lui-même. Lorsque l’aardvark saisit une de ces pièces, d’autres sortent des sacs environnants pour se fusionner avec elle. Pris de peur, Cerebus s’enfuit, laissant derrière lui une demie-sphère en or.

Alors que le hall d’entrée de l’hôtel se remplit rapidement de piles de sacs d’or et que l’économie d’Iest s’écroule, Cerebus annonce que ce ne sera pas suffisant. Ses fidèles doivent prendre les armes, aller conquérir les pays avoisinants et saisir leurs trésors. Pas d’armes ? Pas de problèmes ! Les fidèles ont la foi en leur cœur et seront victorieux même s’ils doivent se battre avec des cuillères ou leurs gencives.

Cerebus apprend que Jaka, son grand amour, habite à Iest et danse dans un bar. Il envoie Bear la quérir. Une conversation haute en émotion s’ensuit où Jaka tente de convaincre Cerebus d’arrêter ce qu’il fait. Notre héros est prêt à tout abandonner et partir avec Jaka, mais elle lui annonce qu’elle est amoureuse d’un autre et qu’elle porte son bébé.

Jaka se présente à Sa Sainteté.
Revoici Jaka… pour un moment. © Dave Sim

(Cette scène extrêmement émouvante démontre le talent de Sim à produire du mélodrame. C’est aussi une des raisons pourquoi Jaka reste un des personnages secondaires favoris de ses lecteurs.)

Pendant ce temps, les fidèles reviennent victorieux de leur première conquête (aidés, à l’insu de Cerebus, par l’armée picte de Bran Mac Morn).

Cerebus est convoqué par Weisshaupt, qui est à l’article de la mort. Le vieil homme, au seuil d’une autre crise cardiaque, exprime ses regrets de ne pas pouvoir devenir le nouveau messie de Tarim et ainsi sauver le monde. Il espère que ce rôle n’incombera pas à Cerebus qui s’est avéré crasse et d’un intellect limité. Weisshaupt informe ce dernier de l’existence de deux autres aardvarks, mais refuse de dire où ils sont. Malgré tout, mourant, il reconnaît que Cerebus est véritablement l’élu et il demande la bénédiction papale. Cerebus refuse et le maudit !

Bouleversé, Cerebus fera des rêves délirants lourds de symbolisme (dans le premier de plusieurs spectaculaires épisodes « Odd Transformations » qui deviendront emblématiques de la série). Entre deux rêves, il ira même pisser pendant quatre pages (!), dans un moment d’anthologie.

Cerebus est réveillé par le petit fermier que l’on avait rencontré dans HIGH SOCIETY. Celui-ci tente d’avertir Cerebus que ses menaces de fin du monde ont mis en marche des forces uncontrollable. Ils sont interrompus par Red Sofia qui annonce qu’elle le quitte.

C’est alors qu’un usurpateur apparaît : Necross le fou, un magicien rencontré dans le premier volume et dont l’âme anime désormais un golem gigantesque appelé Trunk (parodie de The Thing/la Chose, membre des Fantastic Four). Celui-ci est à présent habillé en pape et se déclare Tarim sur terre. Il saisit Cerebus et le lance au bas de la montagne. L’aardvark s’écrase dans la basse-ville. Bran Mac Morn se suicide. Tout est perdu.


Est-ce que, sans le savoir, Cerebus aurait accumulé un magicien (lui-même), un roi (Bran Mac morn), un prêtre (Posey), de l’or et des épées (son trésor et ses conquêtes)? Il ne manquerait que la reine et les prêtresses… (Astoria ? Red Sonia? Michelle ?)

Qu’indique la révélation de Bran Mac Morn à propos des pièces miraculeuses? Tarim serait-il non seulement une divinité mystique, mais aussi un personnage historique? Un homme ayant fondé un empire, frappé des pièces, et inventé une religion qui le vénérerait comme un dieu? Tarim, le personnage historique, et Tarim, le dieu, existent aussi dans l’univers de Conan. Ce n’est pas surprenant si on se rappelle que Cerebus débuta comme parodie de Conan.

La rencontre avec Jake et les problèmes matrimoniaux de Cerebus avec Red Sonia reflètent les préoccupations de son auteur. C’est en effet à cette époque que Dave Sim et Deni Loubert divorcèrent, bien que cette dernière continua comme éditeur de CEREBUS pendant plus d’un an.

Sim ne se remaria pas, mais il continua à fréquenter des « girfriends ». Parfois elles-mêmes des artistes, il les présentait à son lectorat en photo, en quatrième de couverture. L’acrimonie de ce divorce et les tensions conjugales avec ses relations amoureuses contribuèrent probablement à l’attitude antiféministe que Sim développa au fil des ans.

C’est enfin au numéro 65, dans le dernier livre de CHURCH & STATE VOL. I, que Gerhard se joint à la série pour assurer le dessin des décors. Et quels décors ! Rappelant le trait classique, minutieux et architectural de François Schuiten (LES CITÉS OBSCURES), ces décors iconiques sont vite devenus indissociables de l’image que l’on se fait de la série et de sa réputation de BD top-qualité.

Reflet de coucher de soleil et petit fermier superposés
Reflet de coucher de soleil et petit fermier superposés. Dès le départ, la prouesse du dessin de Gerhard était époustouflante ! © Dave Sim

Comme Schuiten, Gerhard avait reçu une formation en architecture, et cela se voit. Notamment, avant de se joindre à Cerebus, il produisait ce genre d’illustration de lieux historiques architecturaux que les touristes achètent en souvenir.

À l’époque, Gerhard travaillait aussi pour une boutique de matériel pour artiste. C’est là que Sim le rencontra et se lia d’amitié avec lui. Après avoir vu le portfolio de Gerhard, Sim l’invita à l’aider à produire CEREBUS. Comme on sait, Sim cherchait par tous les moyens à réduire au minimum la nécessité de dessiner les décors. Un coup de main allait lui être des plus utiles.

En guise de test, Sim et Gerhard produisirent quelques histoires courtes de Cerebus en couleur pour le magazine EPIC ILLUSTRATED de Marvel. Les tests furent concluants et ce fut le début d’une collaboration hors du commun.

Bien que les premiers chapitres du livre démontrent l’évolution hésitante et parfois maladroite de leur collaboration, à la fin du volume, la synergie entre les artistes atteint déjà son équilibre. La formule trouvée, les artistes se partageront dorénavant le travail comme suit : Dave Sim reste responsable de la conception générale de la série, de l’écriture, du lettrage, de tous les personnages et du matériel éditorial. Gerhard s’occupe des décors et de la couleur des couvertures.

Leur collaboration était telle que Sim laissait généralement à Gerhard des pages avec les personnages entièrement encrées et des dialogues lettrés « flottant » sur des cases autrement blanches. Gerhard était donc libre de placer les décors comme bon lui semblait, guidé par de vagues indications ou, simplement, rien du tout.

Bien plus qu’un « encreur » (il a gagné plusieurs prix « Best Inker »), Gerhard a pu apporter à la série un cachet unique, de grande classe, laissant à Dave Sim le soin d’atteindre des sommets artistiques encore plus élevés.


CHURCH & STATE VOL. II
Livre 4 : The Sacred Wars

Cerebus se réveille dans la basse-ville d’Iest. Il est récupéré par Artemis, alias Secret Sacred Wars Roach. Ce dernier arbore à présent un costume noir rappelant celui de Spiderman à l’époque du premier Secret Wars. Il peut aussi marcher sur les murs grâce à un super « secret Roach adhesive ».

Artemis ramène Cerebus, le pape déchu, à son repère caché où ses acolytes (les frères McDrew, les rednecks de HIGH SOCIETY, costumés en blanc) l’attendent impatiemment. En fait, ce « repère », c’est le sous-sol d’une résidence secondaire de la comtesse Michelle.

L'art délicat de roter, illustré par Secret Sacred War Roach et les frères McDrew
Les bonnes manières, selon Secret Sacred War Roach et les frères McDrew © Dave Sim

On apprend que Roach a réussi à prendre contrôle de l’âme de Charles X. Claremont. Ce faisant, il a acquis le savoir nécessaire pour prendre la place de Weisshaupt et accomplir cette fameuse prophétie apocalyptique qui demeure obstinément vague et mystérieuse.

Une boule de lumière transporte Cerebus dans une dimension onirique. Il y rencontre de vieilles connaissances du premier volume – Woman Thing, Sump Thing et l’Artiste, maintenant amalgamés en un être à trois têtes qui se prétend la trinité de Tarim. Il disparaît en adressant ces paroles à Cerebus : « On se voit à l’Ascension. » Cerebus se réveille à Iest.

Pendant que Trunk, le golem géant, exige que la population lui construise un gigantesque trône en or, Astoria rappelle à Lord Julius les fondements de l’idéologie Keviliste qu’elle avait fondée : l’institution d’une prostitution contrôlée par l’état, le droit à l’avortement, le droit de posséder des hommes, un revenu garanti pour les femmes de plus de quinze ans et le droit à l’autodétermination à l’intérieur de ces paramètres.

La comtesse Michelle, malgré elle, a été chargée par Weisshaupt de prendre soin de ses affaires après sa mort. Ces tâches incluent entre autres s’occuper d’Artemis et… livrer un message à Cerebus afin de l’aider à retrouver tout ce qu’il a perdu : « Boom ».

Le message de Weisshaupt : Une image d'un canon.
Boom © Dave Sim

Malgré une tempête de neige hors saison, Cerebus s’empresse de gravir la montagne afin de pouvoir confronter Trunk. En chemin, il fait la rencontre de deux princes en exil, Mick et Keith (des caricatures hilarantes et mémorables de Mick Jagger et Keith Richards des Rolling Stones). Les deux lascars fuient des mariages arrangés et sont en quête de fortune et de substances illicites.

La consommation accidentelle de drogue de Cerebus est interrompue par l’arrivée de Elrod, maintenant déguisé en coquerelle géante, et par Artemis. Ces super-imbéciles nous informent de la manière la plus confuse et indéchiffrable possible que Weisshaupt et Astoria avaient tous les deux découvert en même temps des anciens textes sacrés. Ces textes annonçaient la possibilité de faire une ascension afin de rencontrer Tarim en personne. Implicitement, ils semblent aussi être la source de toutes ces histoires de magiciens, prêtres et prêtresses. Weisshaupt avait aussi prédit l’hiver anormal qui vient de tomber.

Claremont réussit brièvement à reprendre le contrôle d’Artemis pour avertir Cerebus que quelque chose d’horrible va se produire et que la montagne est en train de grandir.

Artemis saisit Elrod et continue à gravir la montagne. Il veut récupérer Astoria (sa « prêtresse ») puis vaincre Trunk et prendre sa place dans la Grande Ascension. Sa capacité à marcher le long de la paroi de la montagne lui permet de prendre une avance considérable sur Cerebus et ce, même si sévit une tempête de neige.

Malgré sa détermination ridiculement macho, le savoir imparti par Claremont et sa grande force, Artemis est aisément vaincu par Trunk qui le renvoie au bas de la montagne d’un grand coup de pied.

Trempé de sueur, Cerebus parvient enfin au sommet et atteint la haute-ville. Astoria le pourchasse. Elle cherche à l’arrêter, espérant elle aussi accomplir la Grande Ascension. Cerebus l’ignore et la somme de s’en aller. Sous l’effet d’une magie mystérieuse, Astoria disparaît.

Grâce aux canons que Weisshaupt avait utilisés pour le menacer précédemment, Cerebus réussit à démolir Trunk et reprendre son rôle de pape. La foule acclame la victoire de l’aardvark, heureuse d’être débarrassée de ce pape gigantesque qui avait la fâcheuse habitude de piétiner les gens. Épuisé par cette épreuve, Cerebus va se coucher à l’hôtel… non sans d’abord couper court à l’allégresse de la foule, en interdisant quiconque de bouger sans sa permission.

S’ensuit alors un autre rêve « Odd Transformation » mettant en scène un combat entre un Bran Mac Morn poignardé et un Weisshaupt émacié et armé d’un canon qui se transforme en Trunk (imaginez-vous The Thing déguisé en George Washington).

À son réveil, Cerebus retourne à la demi-sphère d’or miraculeuse. On le voit plus tard, paralysé, la tête prise dans une de ces boules de lumières mystérieuses qu’il ne cesse de rencontrer. En fait, il s’est retrouvé dans un autre plan d’existence, en conversation avec cette même boule de lumière qui prétend être… Tarim lui-même ! Plus précisément : le personnage historique de Tarim. Il raconte comment, au fil de nombreuses réincarnations, ses tentatives pour accomplir la Grande Ascension et apprendre les secrets de l’existence, résultèrent à chaque fois en échecs catastrophiques, avec la grande tour noire de la montagne qui s’écroule sur la ville.

La solution pour accomplir cette grande ascension, celle qu’il oubliait à chaque réincarnation, est de fabriquer une boule d’or et d’aller la porter au sommet de la tour. C’est tout. N’importe qui peut y arriver. Ce dernier point, en particulier, met Cerebus en colère, car il aime croire qu’il est particulièrement spécial et important.

Lorsqu’il revient de sa transe, la boule lumineuse se résorbe en laissant entre les mains de Cerebus une sphère d’or parfaite.

Entretemps, le Lion de Serrera a été assassiné. Les deux Églises sont dorénavant réunies. Le pouvoir de Cerebus est maintenant suprême.

L’identité de l’assassin ? Astoria !


Ce livre haut en couleur et en action, même s’il est parfois incompréhensible, reste un des sommets de la série, avec de nombreuses séquences mémorables qui marquèrent l’imagination des lecteurs.

On peut aussi constater un bond immense dans la qualité du dessin, avec l’affirmation du style de Dave Sim et Gerhard.

La synergie grandissante de leur collaboration continue à se perfectionner : utilisation des masses de noir, estompage par empreintes digitales, utilisation systématique de rubans préimprimés pour les cadrages stylisés, maîtrise totale des hachures et des trames, raffinement visuel des personnages (en particulier des femmes, qui avaient été une faiblesse de Sim jusqu’alors) et des caricatures (Mick Jagger et Keith Richards, Groucho et Chico Marx, etc.)

C’est vraiment à ce moment que la série concrétise son look définitif, tout en posant les bases des expérimentations à venir.

Sacred Wars Roach est un clin d’œil au premier « crossover » de Marvel, LES GUERRES SECRÈTES et aux superhéros endurcis inspirés de Frank Miller. La séquence du combat entre Artemis et Trunk est très rigolote. C’est l’occasion pour Dave Sim de parodier les dialogues machistes de BATMAN : THE DARK KNIGHT RETURNS et d’exposer leur sous-texte parfois homoérotique.

Roach vs Trunk
Sacred Wars Roach vs Trunk © Dave Sim

À ce sujet, c’est à cette époque que Dave Sim participa au projet AARGH ! (Artists Against Rampant Government Homophobia), une anthologie de BD organisée par Alan Moore pour dénoncer un projet de loi homophobe en Angleterre. Pour l’occasion, Sim avait ramené son Secret Sacred Wars Roach, accompagné des frères McDrew, dans une anecdote savoureuse de quelques pages où, une fois de plus, l’homosexualité latente du personnage était révélée.

À la lumière des propos très homophobes que Sim portera plus tard, cette publication mérite qu’on s’y attarde. Comment réconcilier sa participation à AARGH ! et sa période réactionnaire en fin de carrière ? La clef, à mon avis, se trouve dans une autre contribution à AARGH !, celle de Frank Miller.

Dans RoboHomoPhobe, Miller détourne les origines de Robocop (dont il a scénarisé en partie le deuxième film) pour raconter la création d’un justicier qui englobe tous les clichés homophobes imaginables. D’un côté, c’est une histoire drôle et honorable qui dénonce cette attitude, mais d’un autre, on peut se demander avec quelle aisance l’auteur avait pu produire toutes les expressions et insultes proférées par son personnage (« fudge packer », « pillow biter », etc.)

Je crois qu’il est raisonnable de penser que l’homosexualité masculine a toujours rendu Sim et Miller très mal à l’aise, comme bien des hommes. À l’époque, au moins, ils étaient prêts à faire publiquement une démonstration de tolérance pour appuyer leur confrère Alan Moore qui vivait à ce moment-là en couple polyamoureux avec sa femme Phyllis Dixon et leur amante, Deborah Delano.

Surtout, leur travail s’inscrivait encore dans des courants progressistes. CEREBUS continuait d’explorer ses thèmes humanistes et anticléricaux, tandis que les chefs-d’œuvre de Miller, BATMAN : THE DARK KNIGHT RETURNS, DAREDEVIL: BORN AGAIN et BATMAN: YEAR ONE exprimaient tous une critique pointue de l’Amérique conservatrice de Ronald Reagan. Par contre, en vieillissant, Sim et Miller finirent par sombrer dans les théories complotistes, exposant leur part d’ombre, incluant leur homophobie, au prix de leur réputation, à jamais entachée.


Livre 5 : Astoria

Les parois de montagne continuent à grandir tout autour de la haute-ville d’Iest, l’enveloppant comme la cheminée d’un volcan.

Cerebus est maintenant l’unique pape.

Quels sont ses premiers ordres ? Conquête ! Envoyer tous les citoyens, peu importe leur âge, conquérir les pays voisins en les écrasant sous le poids des morts sacrifiés à la gloire papale.

Les plans sanguinaires de Cerebus sont momentanément interrompus par un artiste et son impresario mafieux qui lui proposent de le peindre dans un magnifique tableau. Face au nain gris et teigneux que se révèle être leur sujet, ils abandonnent le projet, feignant la nécessité de faire développer leur peinture invisible dans un liquide magique.

Durant cet interlude, la boule d’or se décompose en un tas de pièces. Horrifié, Cerebus ordonne qu’on fasse fondre ces pièces pour reconstituer la boule d’or. Powers soutient, qu’au contraire, l’urgence est de faire juger l’assassin du Lion de Serrera et de condamner Astoria au plus vite. Selon la tradition, celui qui réussit à tuer un pape devient son successeur. Toutefois, comme il s’agit d’une femme, l’assassinat ne peut être qu’un acte de sorcellerie et la règle ne s’applique pas… C’est pourquoi il a été jugé préférable d’unifier les Églises sous Cerebus plutôt que de laisser Astoria accéder au pouvoir.

Pendant que Powers est chargé de refondre la boule d’or, Cerebus va interroger la prisonnière.

Il est peut-être utile ici de faire un avertissement au public (trigger warning).

Ce n’est pas pour rien que ce livre se nomme « Astoria ». Sim prend son temps : La conversation entre Cerebus et sa prisonnière, et le jugement qui s’ensuivra, dureront plusieurs numéros et offrent de nombreux moments décisifs. Son utilisation d’une mise en page en une seule rangée de cases verticales donne aussi à ces scènes un rythme particulièrement efficace.

Tout d’abord, ils argumentent sur qui d’entre eux avait manipulé le plus l’autre durant l’élection de Cerebus au poste de premier ministre. Si le lecteur avait encore des doutes sur lequel des deux avait l’ascendant intellectuel, Astoria en fait la démonstration en manipulant l’aardvark afin qu’il lui donne à boire. Elle lui décrit ensuite la situation périlleuse dans laquelle ils se retrouvent de telle sorte que Cerebus se retrouve, une fois de plus, totalement aux dépens des conseils stratégiques d’Astoria.

Toujours enchaînée au mur, elle lui fait une offre : sa liberté contre des faveurs sexuelles. Lors de la campagne électorale de HIGH SOCIETY, il avait été suggéré que Cerebus et Astoria auraient partagé le même lit (au grand dam d’Artemis/Moon Roach !), bien qu’ils ne s’affichèrent jamais officiellement comme couple.

Au lieu de marchander, son désir allumé, Cerebus choisit de bâillonner Astoria et de lui bander les yeux. Utilisant ses pouvoirs papaux, Sa Sainteté se déclare divorcé de Red Sonia et se marie sur-le-champ avec Astoria. Puis, il la viole. 🙁

Ce viol dure 5 pages, toutes du point de vue d’Astoria, c’est à dire dans le noir presque complet, derrière son bandeau. Ce n’est absolument pas une expérience voyeuriste. On n’y perçoit que les grognements bestiaux de Cerebus et les pensées d’Astoria. C’est un moment fort, bouleversant, totalement en empathie avec la victime.

Comble de l’horreur, sa besogne terminée, Cerebus s’endort sur Astoria. S’ensuit alors un autre rêve « Odd Transformation » où Cerebus tente de sortir des égouts, mais une chaine qui ne cesse de s’alourdir l’en empêche. La symbolique est claire. Quelqu’un n’a pas la conscience tranquille. (C’est aussi un hommage à un numéro classique de Spider-Man, par ailleurs repris dans SPIDER-MAN: HOMECOMING.)

Réveillé par un garde, Cerebus annule son mariage avec Astoria et s’assoupit de nouveau. Il est réveillé derechef par Powers qui lui annonce son échec à produire une sphère parfaite. Une refonte est déjà amorcée, mais ne pourra être complétée que le lendemain. En partant, il remet à Cerebus un document officiel, écrit en un langage ancien que Sa Sainteté ne peut lire. C’est donc Astoria qui le traduit : Le jugement de la prisonnière est imminent et sa conclusion, préméditée : Astoria doit être déclarée sorcière et mourir brûlée. Tout le reste n’est que théâtre.

Astoria crache a visage de Cerebus.
Une petite vengeance © Dave Sim

Avant qu’il ne la quitte, Astoria avertit Cerebus de ne pas faire la Grande Ascension, car, selon elle, c’est un privilège que la déesse Terim n’accorde qu’à ses adoratrices. L’échec répété des hommes, suivi à chaque fois de l’écroulement de montagne sur la ville, est dû à leur insistance à usurper ce rituel féminin. Cerebus, bien sûr, maintient que la nature de son dieu, Tarim, est masculine.

Lors de son procès, Astoria révèle que cette dynamique s’est reproduite plusieurs fois dans le passé. On passe alors à une scène tirée d’une autre époque – une vision que partagent Astoria et Cerebus –, où une prêtresse aux traits d’Astoria condamne un hérétique en utilisant les mots mêmes de Cerebus. L’accusé, poings liés, est un aardvark, comme Cerebus, mais il est aussi grand qu’Astoria; dans sa bouche, ce sont les mots d’Astoria. Il périt au bûcher, comme elle devra périr au matin.

En secret, un prêtre observe le procès d’Astoria, puis envoie un message par pigeon voyageur. Le messager traverse monts et vallées pour être accueilli par une femme voilée. Consternée par ce qu’elle lit, la religieuse va en avertir celle dont on entend parler depuis si longtemps, Cirin. Celle-ci déclare que le temps est venu : toutes ses légions doivent se mettre sur le pied de guerre et attaquer Iest. Même voilée, on peut constater que Cirin est en fait le deuxième aardvark annoncé par Weisshaupt !

Profondément ébranlé par sa vision, Cerebus décide de se laver les mains de toute cette histoire. Ce faisant, il découvre une boîte mystérieuse derrière son trône.

Something fell. / Quelque chose est tombé.

Cerebus remarque que quelque chose vient de tomber et se rappelle avoir dit ça récemment…
À nouveau, quelque chose est tombé… serait-ce la prêtresse du jeu? © Dave Sim

Serait-ce ce qui avait attiré son attention lors de l’assassinat du pape précédent devant ses yeux ? Cerebus ouvre la boîte. Elle contient une sphère parfaite et une note :

Bonne chance

– W. [Weisshaupt]

Ignorant Powers et Astoria, Cerebus retire ses robes papales, prend la sphère et fracasse une vitre et se jette par la fenêtre.


Un livre moins dense, plus intimiste que le précédent. La cadence du temps commence à ralentir, et deviendra presque immobile dans le livre suivant.

Le viol d’Astoria est un évènement majeur dans la série et probablement dans le monde de la BD en général. Rarement avait-on nous vu ce thème traité avec autant d’empathie et de doigté dans un comics, qui plus est, écrit par un homme. Habituellement, le viol est utilisé comme accessoire, soit pour justifier la violence que le héros devra commettre contre des ennemis, soit pour permettre de livrer des scènes à saveur érotique. Ce n’est pas le cas ici.

Ici, c’est un geste impardonnable commis par celui qui devrait être le héros de l’histoire. Un geste qui, en nous forçant à considérer le point de vue d’Astoria, nous met dans la position de la victime!

Même si Astoria a cherché à séduire Cerebus pour ses propres fins, il n’y a pas de place au doute : elle a été victime d’un acte horrible et méprisable. L’horreur de ce qui venait de se produire aura des échos dans le livre final de CHURCH & STATE, voire dans la série entière.

L’artiste et son impresario sont inspirés de Seth, un artiste canadien au style très classique influencé par le New Yorker, et Bill Marx, le fondateur de Vortex Comics, une maison d’édition canadienne influente durant les années 80 (Mister X, Yummy Fur, Black Kiss, etc.)


Livre 6 : The Final Ascension

C’est ici que Thierry s’est arrêté, mis à part un certain nombre de notes sur le reste de l’histoire et une piste de conclusion. Afin de ne pas laisser le lecteur en plan, voici donc un résumé de la fin de l’intrigue et de son contexte, accompagnées de quelques notes de notre ami.

Cerebus freine sa chute en se cramponnant à la falaise. Agrippant sa sphère d’or d’une main, il escalade les parois de la cheminée volcanique, qui continue à pousser jusqu’à ce que sa base se fracture. Mais la montagne, au lieu de s’écrouler, s’élance vers le firmament comme une immense fusée de pierre.

Cerebus entre dans la cheminée et, de l’intérieur, escalade la montagne. En chemin, il rencontre un personnage à l’allure singulière : celui-ci a, en guise de tête, une carotte – une carotte enflammée. Cet être étrange, malgré ses propos sibyllins, parvient à guider l’aardvark vers le sommet, avant de se jeter dans le trou de la cheminée pour disparaître. Péniblement, Cerebus complète son escalade.

Cerebus atteint le sommet… où l'attend le géant tricéphale Woman Thing, Sump Thing et l’Artiste.
Lutte à prévoir au sommet… © Dave Sim

Quelqu’un – ou quelque chose – l’attend au sommet : le géant tricéphale Woman Thing, Sump Thing et l’Artiste. Il a en main sa propre sphère d’or et prétend que sa nature lui donne un atout particulier pour compléter l’Ascension finale. La prophétie, reconnue tant par les religions tarimite que ciriniste, affirme que cette quête amènera l’élu à rencontrer l’être suprême. Que cet être soit un dieu, Tarim, ou une déesse, Terim, peu importe au monstre, car ce dernier est à la fois mâle et femelle. Il tente de convaincre Cerebus d’abandonner l’ascension et de se suicider. À défaut d’y parvenir, il essaie de le jeter dans le vide. L’aardvark redescend dans la cheminée pour s’y réfugier. La montagne continue à grandir et son sommet, à rétrécir. On voit la lune grossir à l’horizon. Sentant son triomphe approcher, la « trinité de Tarim » se prépare à la dernière phase de l’Ascension. Mais la montagne grandit toujours et son sommet trop effilé ne peut supporter le poids du géant. Le pic casse, projetant la créature dans le vide.

Cerebus voit son ennemi disparaître dans le vide sparial et l'astre lunaire s'approcher.
Le voyage tire à sa fin. © Dave Sim

Cerebus ressort de l’intérieur de la montagne-fusée. La Lune est maintenant tout près.


Le premier chapitre du livre nous montre la situation de personnages récurrents en même temps qu’on voit Cerebus chuter de la fenêtre fracassée. Sim emploie pour cela deux procédés narratifs inhabituels.

Tout d’abord, à des séquences de bande dessinée silencieuses, il conjugue du texte illustré, un processus qu’il réutilisera abondamment dans les deux volumes suivants, JAKA’S STORY et MELMOTH, puis dans READS. En parallèle, Sim fait pivoter les cases autour d’un axe, ce qui oblige le lecteur à tourner le livre au fur et à mesure de sa lecture alors que Cerebus tourbillonne dans sa chute.

Mis ensemble, les deux procédés créent un effet de fragmentation et de distanciation qui servent de coupure : nous ne verrons plus ces personnages d’ici la fin de l’histoire. L’Ascension finale, Cerebus la fera seul.

Seul? Pas tout à fait, puisque si les personnages récurrents s’effacent, un nouveau venu le guide l’espace d’un épisode. Ce personnage surréaliste, c’est Flaming Carrot, dessiné ici par son créateur Bob Burden. Créé en 1979, Flaming Carrot fut publié par Aardvark-Vanaheim avant le divorce de Dave Sim et Deni Loubert, puis, comme les autres publications du couple,poursuivit sa carrière sous la houlette de la nouvelle maison d’édition de Loubert, Renegade Press, jusqu’à sa faillite. Après sa brève apparition dans les pages de Cerebus, il sera récupéré par Dark Horse Comics.

La « trinité de Tarim » est une créature composite formée de Woman Thing (parodie de Man Thing/L’Homme-Chose de Marvel Comics), Sump Thing (Swamp Thing/La Créature des marais, personnage assez similaire de DC Comics né presque au même moment) et l’Artiste (Alan Moore, dont la carrière américaine débuta par une reprise de Swamp Thing qui allait révolutionner le monde du comic book). Les trois apparaissent d’abord comme entités distinctes dans CEREBUS nº 24 et 25, les deux derniers chapitres du volume I. Dans CHURCH & STATE, la créature se targue du fait d’être à la fois mâle et femelle, ce qui lui confère un avantage unique pour l’Ascension. On apprendra toutefois dans MOTHERS & DAUGHTERS que Cerebus est hermaphrodite.

La Lune est tout proche.
La fin du livre 6 © Dave Sim

Livre 7 : Walking on the Moon

L’astre lunaire est si proche du sommet de la montagne-fusée que son attraction gravitationnelle se fait sentir. Cerebus tombe vers la Lune et atterrit au pied d’un homme en complet, portant la soutane des magistrats. C’est le Juge. Celui-ci accueille l’aardvark avec tiédeur, désappointé qu’après des centaines de milliers d’années, ce soit ça, son tout premier visiteur. « Premier pape marié de l’Histoire. Premier pape divorcé de l’Histoire. (…) Quant à moi, j’espérais plutôt Weisshaupt. »

Cerebus tente de parler, mais notre satellite n’ayant pas d’atmosphère, aucun son ne sort. Peu importe, le Juge lit dans ses pensées. Non, il n’est pas Tarim. Comme il l’explique dans un long monologue rempli de digressions, son rôle est d’observer… et de juger.

Le Juge remarque que Cerebus a quatre questions à l’esprit. Aussi insignifiantes soient-elles, il va y répondre. Primo, non, l’aardvark ne conquerra pas le monde à son retour sur Terre. Secundo, Woman Thing, Sump Thing et l’Artiste vont brûler dans l’atmosphère terrestre et être réduits en cendres. Tertio, non, ce n’est pas Vanaheim (le Paradis). Quarto… le Juge repart dans un autre monologue échevelé que Cerebus ne parvient pas à suivre en entier.

Tout d’abord, le magistrat céleste décrit la méthode employée jadis par Suenteus Po pour former ses soldats et fonder son empire. Alors qu’il s’apprête à conquérir le reste du monde connu, il tombe de cheval et meurt. Le monde est sauf.

Le Juge aborde ensuite Tarim, Terim et les origines de l’univers.

« Au commencement était le néant. Et le néant était Tarim. » Tarim, principe masculin, est donc seul dans le vide, dans la noirceur, jusqu’à ce qu’apparaisse une lumière. Cette lumière, c’est Terim, principe féminin. Intrigué, Tarim touche à la lumière… et viole Terim, causant le Big Bang. L’univers est ce qui reste de Terim. Mais, prévient l’homme de loi, puisque l’expansion de l’univers ralentit, elle va revenir.

Du passé, le Juge en vient au futur. Il pointe l’endroit où marcheront les premiers humains à sur la Lune, dans six mille ans. Il révèle comment une guerre viendra mettre fin à toute vie sur terre.

Enfin, il revient sur ce qui concerne personnellement Cerebus et l’invite à faire sien le précepte de Dostoïevski en acceptant sa souffrance rédemptrice. Durant son Ascension, ses disciples et partisans l’ont abandonné. Les cirinistes ont envahi Iest et confisqué son or. « Tu vis encore quelques années. Tu meurs seul. Sans être pleuré. Ni aimé. »

Le Juge révèle à Cerebus son avenir.
Le jugement © Dave Sim

La boule de lumière réapparaît et absorbe l’aardvark, pendant que le Juge conclut : « Et si – si jamais – tu étais tenté de considérer ta souffrance injustifiée, rappelle-toi : ton second mariage. »

Cerebus réapparaît, seul, dans Iest en ruines.


Contraint au silence durant tout le livre 7, Cerebus se contente d’un rôle de figuration vis-à-vis du Juge omniprésent. Le personnage de ce dernier est inspiré du Watcher/Gardien de Marvel, chargé d’observer l’humanité depuis sa demeure lunaire. Son apparence, toutefois, est empruntée à l’acteur Lou Jacobi dans le film « Little Murders » (1971) écrit par Jules Feiffer, collaborateur de Will Eisner.

Au moins deux des affirmations du Juge seront contredites dans les volumes ultérieurs de CEREBUS. Tout d’abord, quand Suenteus Po apparaît enfin sous son nom dans MOTHERS & DAUGHTERS, il apporte à son histoire un éclairage fort différent de celui qu’en a donné le Juge. Ensuite – et surtout – la dualité Tarim et Terim sera renversée. En effet, dans le volume READS, Dave Sim parle de « lumière créative masculine » (« creative male light ») et de « néant émotif féminin » (« emotional female void »)! Soit le Juge a menti, soit Sim a changé d’idée – ce qui est plus probable, au vu des futures dérives idéologiques de l’auteur.

(Une autre déclaration du Juge s’avérera fausse : En 1998, dix ans après Walking on the Moon, il sera démontré que l’expansion de l’Univers s’accélère.)

Le viol de Terim par Tarim fait écho à celui d’Astoria, prêtresse de Terim, par Cerebus, alors prêtre de Tarim.


Le mot de la fin

Comparé aux deux premiers volumes de la série, CHURCH & STATE aborde des thèmes beaucoup plus personnels à Sim : mariage, viol, magie, nature divine et religion. Sur ce dernier point, la ville de Kitchener, où réside l’auteur, est reconnue pour son importante – et influente – communauté mennonite.

Le trait et la narration graphique parviennent quant à eux à maturité. L’arrivée de Gerhard, avec ses décors sublimes, y est pour beaucoup. Toutefois, le dessin même de Sim a changé : les influences de la période Conan de Barry Smith sont désormais remplacées par celle de Will Eisner, dont le style correspond beaucoup mieux à l’évolution thématique de la série. L’influence de l’auteur du SPIRIT et d’UN PACTE AVEC DIEU est flagrante, tant dans la mise en scène et les pantomimes que dans le trait ou le lettrage. Sur ce dernier point, l’élève va même dépasser le maître et devenir sans doute le lettreur le plus expressif de l’histoire de la bande dessinée.

À sa parution, CHURCH & STATE reçut un accueil mitigé. Il faut dire que sa conclusion cosmogonique, à la fois minimaliste et bavarde, s’écartait beaucoup de ce à quoi les lecteurs de la série avaient été habitués depuis ses débuts.

Les deux volumes suivants confirment cette rupture, alors que JAKA’S STORY est un huis clos à la EN ATTENDANT GODOT et que MELMOTH explore les derniers jours du dramaturge Oscar Wilde. L’action reprend dans les quatre volumes subséquents, qui forment MOTHERS & DAUGHTERS et servent de conclusion à CHURCH & STATE. On est toutefois désormais bien loin de la parodie burlesque de Conan à l’origine de la série. L’expression « syndrome de Cerebus » est d’ailleurs passée à la postérité pour désigner un changement de ton dans une longue saga comique qui bascule vers le drame.

À l’époque, l’œuvre de Sim et sa vision de l’édition indépendante semblaient destinées à exercer une influence durable sur l’industrie du comic book anglophone et à asseoir sa réputation comme figure de proue de la bande dessinée canadienne. Mais si quelques séries, telles LES TORTUES NINJA, ont été marquées par les premiers livres de CEREBUS, cette influence s’est tarie au fil du temps, alors que la saga change de ton et – surtout – que les propos de son auteur en font un paria. La prédiction du Juge (« Tu meurs seul. Sans être pleuré. Ni aimé. ») semble avoir cristallisé pour Sim cette pensée magique qu’il affectionne sous forme de malédiction. Ce n’est pas seulement Cerebus, le personnage, qui mourra ignoré et mal-aimé, mais aussi la série et, sans doute, son auteur.

Tout, dans la vie, est allégorie. La vie elle-même est l’allégorie ultime.

– Dave Sim
Travelling arrière avec Cerebus seul, perdu dans Iest en ruines.
Cerebus dans Iest en ruines, dernière image de Church & State © Dave Sim

Pour redonner la parole une dernière fois à Thierry, voici ce qu’il avait écrit dans ses notes pour la conclusion :

Cet article peut paraître exhaustif, mais il ne fait qu’effleurer cette œuvre drôle et monumentale. C’est comme si on cherchait à inspecter la Tour Eiffel à travers une paille.

– Thierry

Lectures complémentaires

God’s privy parts : exploration de la dualité masculine/féminine dans Cerebus (SPOILERS!)

Cerebus Fangirl : archive de nombreux textes et conversation par Dave Sim et à son sujet, ainsi que sur son œuvre.

The Merged Void : une collection des citations misogynes de Dave Sim. Une lecture déprimante et choquante.

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